Un implant cochléaire d'un côté, une aide auditive de l'autre. C'est la situation de la grande majorité des adultes implantés — et c'est presque toujours l'oreille non implantée qui est laissée pour compte. Elle porte pourtant une part décisive du résultat.

Quand un patient sort d'une implantation cochléaire, toute l'attention se porte, légitimement, sur l'implant. Les réglages, les séances d'activation, la rééducation orthophonique, les bilans de contrôle : tout tourne autour de l'oreille opérée. Pendant ce temps, l'aide auditive de l'autre côté continue de fonctionner exactement comme avant l'opération, avec des réglages conçus pour un monde qui n'existe plus — celui où cette oreille était la seule à travailler.

C'est un angle mort. Et il coûte cher, parce que la recherche des dix dernières années est claire sur un point : c'est la combinaison des deux oreilles qui produit le résultat, pas l'implant seul.

Ce qu'on appelle la bimodalité

La stimulation bimodale, c'est le fait de porter un implant cochléaire sur une oreille et une aide auditive acoustique sur l'autre. Deux modes de stimulation radicalement différents : d'un côté, des impulsions électriques délivrées directement au nerf auditif par un porte-électrodes ; de l'autre, du son amplifié qui emprunte la voie normale, tympan, osselets, cochlée. Le cerveau reçoit deux versions du même monde sonore, codées différemment, et doit les fusionner.

Trois configurations sont souvent confondues. Autant les séparer tout de suite :

  • La bimodalité — implant d'un côté, aide auditive de l'autre. Deux oreilles, deux modes ;
  • La stimulation électro-acoustique (EAS) — électrique et acoustique dans la même oreille, quand l'implantation a préservé l'audition résiduelle des graves. Ce n'est pas de la bimodalité, c'est une hybridation intra-auriculaire ;
  • Le CROS — pas de stimulation de l'oreille défaillante du tout : on se contente d'y capter le son et de le renvoyer vers l'oreille qui fonctionne. Voir notre page CROS, BiCROS et StéréoBiCROS.

La bimodalité n'est pas un cas rare, c'est devenu le cas général. Les recommandations internationales de bonne pratique estiment qu'environ 85 % des adultes évalués en vue d'une implantation conservent une audition acoustique exploitable du côté opposé. Autrement dit : l'immense majorité des implantés sont, ou devraient être, des patients bimodaux.

Pourquoi deux modes valent mieux qu'un

Le bénéfice ne tient pas au hasard. Il repose sur quatre mécanismes identifiés, dont trois sont classiquement binauraux :

  • La sommation binaurale — le même signal reçu deux fois est perçu plus fort et plus clair qu'une seule fois ;
  • L'effet d'ombre de la tête — quand la parole vient d'un côté et le bruit de l'autre, avoir une oreille de chaque côté garantit qu'au moins l'une des deux reçoit un bon rapport signal sur bruit ;
  • Le squelch binaural — la comparaison entre les deux oreilles permet au cerveau de séparer la voix utile du fond sonore ;
  • Le complément spectral — et celui-là est spécifique à la bimodalité. L'implant restitue mal la structure fine des basses fréquences : la fréquence fondamentale d'une voix, sa prosodie, son timbre, la mélodie d'un morceau de musique. L'oreille acoustique, elle, les conserve. Elle apporte à l'implant exactement ce qui lui manque.
L'oreille acoustique n'est pas une roue de secours. Elle apporte à l'implant précisément l'information que celui-ci code le plus mal.

Ce que la recherche démontre — les chiffres

Autant être précis, parce que le sujet a beaucoup progressé depuis 2022 et que les ordres de grandeur sont désormais connus.

Les recommandations de bonne pratique publiées en 2022 dans Otology & Neurotology Open retiennent un bénéfice moyen de 10 à 20 points de compréhension dans le calme et de 10 à plus de 30 points dans le bruit, pour la configuration bimodale comparée à l'implant seul, avec en prime une écoute décrite comme plus naturelle, plus pleine, moins fatigante.

La revue systématique publiée en 2024 dans Audiology Research, qui a retenu neuf études parues entre 2020 et 2024, retrouve des gains du même ordre ou supérieurs : en moyenne 51 points de mieux en reconnaissance de mots monosyllabiques à douze mois, et 32 points sur les phrases dans le bruit. Elle identifie surtout un facteur prédictif net : les patients dont les seuils en basses fréquences restent meilleurs que 60 dB HL du côté non implanté tirent le bénéfice le plus important.

Enfin, deux essais randomisés danois publiés en 2026 dans l'International Journal of Audiology ont fait ce qui manquait : comparer la solution bimodale non pas à l'implant seul, mais à des aides auditives neuves, optimisées, sur les deux oreilles. Chez des patients en surdité asymétrique, la solution bimodale l'emporte largement — seuil de réception de la parole amélioré de 10,3 dB de rapport signal sur bruit, environ 18 points de mots compris en plus dans le calme comme dans le bruit, et un gain de 14,3 points sur le questionnaire de qualité de vie NCIQ, là où des aides auditives neuves seules n'en apportaient que 3,4.

Bénéfices de la stimulation bimodale rapportés dans la littérature récente
Ce qui est mesuréSourceRésultat
Parole dans le calme, bimodal vs implant seulRecommandations 2022+10 à 20 pts
Parole dans le bruit, bimodal vs implant seulRecommandations 2022+10 à 30 pts
Mots monosyllabiques à 12 moisRevue systématique 2024+51 pts
Seuil de réception de la parole vs aides neuvesEssai randomisé 2026−10,3 dB RSB
Qualité de vie (NCIQ) vs aides neuvesEssai randomisé 2026+14,3 pts
Apport du streaming binaural en plus du bimodalÉtude 2025+1,2 à 6,1 dB

Un dernier point utile en pratique : le bénéfice s'installe vite. Un essai prospectif multicentrique publié en 2023 dans Ear and Hearing montre une supériorité de la configuration bimodale dès trois mois après l'implantation, avec un plateau atteint vers six mois. Il n'y a donc pas de raison d'attendre un an avant de régler sérieusement l'oreille controlatérale.

Ce que la bimodalité ne fait pas

Un article honnête doit aussi dire les limites, d'autant qu'elles conditionnent la suite du parcours.

La localisation des sons reste imparfaite. Les travaux comparatifs les plus récents, publiés en 2026 dans le Journal of the Acoustical Society of America, placent les utilisateurs bimodaux dans une position intermédiaire : mieux que les porteurs d'un seul implant, nettement moins bien que les porteurs de deux implants, qui obtiennent les erreurs de localisation les plus faibles. Il ne faut donc pas promettre une spatialisation retrouvée.

Le bruit fluctuant reste difficile. Un brouhaha de voix — le fameux babble du restaurant — dégrade la compréhension davantage qu'un bruit stable, et la bimodalité ne supprime pas cette difficulté.

Le bénéfice est très variable d'une personne à l'autre. C'est le point le plus important à énoncer en consultation. La moyenne est favorable, mais certains patients n'en tirent rien, et un petit nombre décrivent même une gêne : intégrer deux signaux de nature différente demande un travail cognitif qui n'est pas gratuit.

À retenir : la bimodalité se vérifie, elle ne se décrète pas. Un bénéfice supposé qui n'est jamais mesuré n'est pas un bénéfice — c'est une hypothèse. Et l'absence de bénéfice démontré est, elle-même, une information clinique décisive : c'est l'un des arguments qui font envisager un second implant.

Le point aveugle du parcours français

Voici le vrai problème, et il n'est pas scientifique, il est organisationnel.

En France, l'implant est réglé au centre implanteur, à l'hôpital, par une équipe spécialisée, selon un calendrier serré — activation, puis contrôles à deux semaines, un mois, trois, six et douze mois. L'aide auditive controlatérale, elle, relève de l'audioprothésiste de ville. Deux professionnels, deux lieux, deux logiciels, deux calendriers. Et, très souvent, aucune coordination entre les deux.

Le résultat est prévisible. L'appareil de l'oreille non implantée reste sur des réglages datant d'avant l'opération. Personne ne vérifie que les deux oreilles sont équilibrées en sonie. Personne ne mesure le bénéfice bimodal. Et il n'est pas rare qu'un patient finisse par ne plus mettre son appareil du côté non implanté, simplement parce qu'il « gêne » — c'est-à-dire parce qu'il est mal réglé.

Une donnée publiée en 2026 dans le Journal of Clinical Medicine devrait faire réfléchir tout le monde : chez les candidats à l'implantation, ce sont les scores de compréhension de l'oreille controlatérale — et non ceux de l'oreille à implanter — qui sont associés aux scores de qualité de vie et de qualité d'écoute rapportés par les patients. L'oreille qu'on considère comme secondaire est celle qui détermine le ressenti.

Comment se règle l'oreille non implantée

Ce n'est pas un appareillage ordinaire, et ce n'est pas non plus de la magie. Il existe un protocole, issu des recommandations internationales et de la littérature récente. Le voici, dans l'ordre.

01

Mesure in-vivo, systématiquement

Les recommandations sont sans ambiguïté : la vérification en oreille réelle doit être le standard de soin, parce que l'audibilité effective conditionne tout le reste. On part d'une cible de référence pour perte sévère — NAL-NL2 ou DSL v5 — et on vérifie qu'elle est atteinte dans le conduit du patient, pas sur l'écran du logiciel. Voir notre article sur la mesure in-vivo.

02

Large bande — on ne bride pas

L'amplification doit couvrir la bande la plus large possible. On ne restreint la réponse en fréquence que pour une raison identifiée : un larsen impossible à maîtriser, ou une plainte explicite de qualité sonore. Jamais « par principe ».

03

Recouvrement fréquentiel, pas partage

L'intuition voudrait qu'on donne les graves à l'aide auditive et les aigus à l'implant, pour ne pas doubler l'information. Les données disent l'inverse. Une étude parue en 2026 dans Cochlear Implants International a comparé, chez des bimodaux expérimentés, la bande passante complète de l'implant et une bande restreinte : le recouvrement donnait de meilleurs résultats sur toutes les mesures, sauf la localisation. Le cerveau préfère la redondance au découpage.

04

Pas de transposition fréquentielle

Les compressions et transpositions fréquentielles, utiles chez certains malentendants appareillés classiquement, n'ont pas fait la preuve de leur intérêt chez le bimodal. Les recommandations actuelles ne les retiennent pas dans cette indication.

05

Équilibrage de sonie entre les deux oreilles

Étape indispensable pour que le cerveau accepte de fusionner les deux signaux plutôt que de privilégier l'un des deux. Elle ne conduit généralement pas à de gros écarts par rapport au gain prescrit, mais elle conditionne le confort et l'acceptation.

06

Synchronisation des compressions, quand c'est possible

Les deux appareils compressent le son indépendamment, ce qui déforme les différences de niveau entre les oreilles — celles-là mêmes qui servent à situer une source sonore. Synchroniser les systèmes de contrôle automatique de gain corrige ce défaut, mais cela suppose que les deux appareils communiquent. C'est tout l'enjeu de la connexion bimodale, détaillée plus bas.

Le décalage de latence : le paramètre dont personne ne parle

C'est le sujet technique le plus intéressant de ces dernières années. L'implant cochléaire délivre son information plus vite que l'aide auditive. Les mesures publiées situent l'avance électrique entre 3 et 10 millisecondes selon les couples d'appareils. Or les différences de temps d'arrivée entre les deux oreilles que le cerveau exploite pour localiser un son se comptent en quelques centaines de microsecondes. Le décalage introduit par les appareils peut donc être plus de dix fois supérieur au plus grand indice physiologique utile.

Corriger ce décalage a été testé. Les résultats sont nets sur la localisation : l'erreur moyenne passe de 52,6° à 37,9° et le biais systématique vers l'oreille implantée s'effondre de 25,2° à 10,5°. Sur la compréhension dans le bruit, en revanche, la littérature n'est pas unanime — une revue de 2023 conclut à l'absence d'effet, tandis que deux travaux publiés en 2024 et 2025 trouvent une amélioration de l'ordre de 10 %. Ce même travail de 2025 a par ailleurs chiffré le coût du décalage fréquentiel entre les deux oreilles : environ 2 % de performance en moins par demi-ton d'écart.

Concrètement : ce n'est pas un réglage de routine, tous les systèmes ne le permettent pas, et il faut savoir qu'on l'ajuste d'abord pour la localisation. Mais un patient bimodal qui se plaint de ne jamais savoir d'où viennent les sons, et qui a tendance à tout latéraliser du côté de son implant, a une explication technique possible — et elle n'est pas dans sa tête.

La connexion bimodale : quand les deux appareils se parlent

Il faut distinguer deux choses que le marketing mélange volontiers.

Le bénéfice acoustique — les 10 à 30 points de compréhension évoqués plus haut — ne dépend d'aucune liaison sans fil. Il vient du simple fait de stimuler les deux oreilles. Il s'obtient avec n'importe quelle aide auditive correctement réglée, de n'importe quelle marque. C'est le socle, et c'est l'essentiel.

La connexion, elle, s'ajoute par-dessus quand l'implant et l'aide auditive appartiennent au même écosystème industriel. Ce n'est pas un gadget : une étude publiée en 2025 dans l'International Journal of Audiology a mesuré, chez 26 porteurs d'implant unilatéral, un gain de 1,4 à 3,5 dB de rapport signal sur bruit pour la simple configuration bimodale — puis 1,2 à 6,1 dB supplémentaires apportés par la technologie de streaming binaural entre les deux appareils.

Trois niveaux de connexion, qu'il faut distinguer

Le mot « connecté » recouvre des réalités très inégales. Dans l'ordre croissant :

  • Niveau 1 — la synchronisation des commandes. Changer de programme ou de volume d'un côté le fait aussi de l'autre, et une seule application pilote les deux appareils. C'est du confort d'usage : aucun son ne circule entre les deux ;
  • Niveau 2 — la réception d'une source commune. Le téléphone, la télévision ou un microphone déporté envoient le même flux aux deux appareils simultanément. Utile et confortable, mais les deux appareils restent aveugles l'un à l'autre : chacun traite ce qu'il reçoit dans son coin ;
  • Niveau 3 — l'échange audio d'oreille à oreille en temps réel. Chaque appareil transmet à l'autre ce que ses propres microphones captent. Les deux cessent alors d'être deux appareils pour devenir un seul système à quatre microphones. C'est là que se jouent les vraies différences de performance.

À ce jour, une seule association atteint le niveau 3 en configuration bimodale : Advanced Bionics et Phonak, qui appartiennent au même groupe, Sonova. Les autres s'arrêtent aux niveaux 1 et 2.

Comment fonctionne réellement la liaison : l'exemple Naída Link

L'aide auditive Phonak Naída Link M — ou Sky Link M chez l'enfant — s'appaire aux processeurs de la plateforme Marvel CI d'Advanced Bionics (Naída CI M90, Naída CI M30, Sky CI M90). La technologie qui les relie s'appelle Binaural VoiceStream, et elle mérite qu'on regarde sous le capot, parce que ses contraintes expliquent ses limites.

Le problème à résoudre. Faire transiter de l'audio d'une oreille à l'autre impose deux exigences contradictoires : une latence de transmission quasi nulle — sinon on détruit les indices spatiaux qu'on cherche justement à exploiter — et une consommation minuscule, puisqu'il faut tenir la journée sur une pile d'aide auditive. Le Bluetooth classique à 2,4 GHz échoue sur le second point : il consomme trop pour un usage permanent.

La solution retenue est une liaison inductive de proximité, qui traverse la tête, opérant à basse fréquence — historiquement 10,6 MHz — précisément pour sa faible consommation. Mais l'inductif est lent : le système offre environ 300 kbit/s pour l'audio et les données de commande réunies, alors que transmettre l'audio brut dans les deux sens en demanderait plus du double. Le signal est donc compressé par un codec avant transmission, avec un retard d'environ 2 millisecondes et une bande passante acoustique transmise de 8 kHz. Ces trois chiffres définissent tout ce que le système peut et ne peut pas faire.

Ce que ça permet. Chaque appareil possède deux microphones. En temps normal, il ne peut construire qu'un directionnel du premier ordre, dont le lobe ne sait pas séparer une source utile d'un bruit situé à moins de 60°. En mettant les quatre microphones en réseau, on obtient un système directionnel du troisième ordre : c'est cela, StereoZoom. Le faisceau devient beaucoup plus étroit, et permet de s'accrocher à un interlocuteur placé en face alors que le bruit vient de tout près.

Et ce que ça coûte. Le détail est rarement mentionné, il est pourtant parlant. Avec ZoomControl, quand on choisit d'orienter l'écoute vers la droite ou la gauche, le signal du côté visé est transmis à l'oreille opposée — et sur cette oreille-là, le microphone local est atténué de 75 % pour faire de la place au signal reçu. Autrement dit, on n'ajoute pas de l'information : on troque son environnement sonore local contre celui de l'autre côté. C'est un choix, pas un cadeau, et il faut savoir l'expliquer au patient sous peine de le voir désactiver la fonction sans comprendre pourquoi elle le dérange.

Une difficulté propre à l'implant a dû être réglée au passage : l'antenne radio qui traverse la peau pour alimenter l'implant et la liaison binaurale travaillent dans des gammes de fréquences voisines, et il a fallu éliminer leurs interférences. C'est en 2013, sur le processeur Naída CI Q70, que cette technologie est arrivée du côté implant. S'y ajoutent aujourd'hui DuoPhone — le téléphone posé sur une oreille est entendu des deux côtés —, la synchronisation des compressions, et le streaming stéréo Bluetooth vers les deux appareils.

Pourquoi c'est plus difficile en bimodal qu'en bilatéral

Relier deux aides auditives identiques est une chose. Relier un implant et une aide auditive en est une autre, parce que les deux côtés ne se ressemblent en rien.

  • Ils ne mettent pas le même temps à traiter le son — on l'a vu, l'implant a 3 à 10 ms d'avance. La liaison, elle, ajoute ses propres 2 ms. Ces retards s'additionnent et doivent être pris en compte ;
  • Ils ne compressent pas de la même façon — l'implant travaille sur une dynamique électrique de quelques dizaines de décibels seulement, l'aide auditive sur une dynamique acoustique bien plus large. Sans synchronisation, chacun « respire » de son côté et les différences de niveau entre les oreilles, celles qui servent à localiser, sont détruites ;
  • Leurs microphones ne sont pas les mêmes capteurs — or un réseau directionnel suppose des micros appariés en sensibilité. D'où une calibration in-situ qui corrige en permanence les écarts.

C'est pour cette raison que la liaison bimodale n'est pas un simple report de la technologie bilatérale, et qu'elle n'existe qu'à l'intérieur d'un groupe capable de maîtriser les deux extrémités de la chaîne.

Les autres écosystèmes : niveaux 1 et 2

Cochlear et ReSound forment la Smart Hearing Alliance. Un processeur Nucleus 8 ou Nucleus Nexa associé à une aide auditive ReSound Nexia permet le streaming direct vers les deux oreilles depuis un iPhone ou un smartphone Android, et le pilotage des deux appareils depuis une seule application. Une limite mérite d'être dite : en configuration bimodale, le porteur perd l'accès aux appels mains libres, au Bluetooth LE Audio et à l'Auracast de son aide auditive Nexia. C'est un arbitrage à connaître avant de se réjouir de la fiche technique.

Sur l'échelle ci-dessus, on est au niveau 2 : les deux appareils reçoivent la même source externe et se laissent piloter ensemble, mais ils n'échangent pas ce que leurs micros captent. Le bénéfice est réel — téléphone, télévision, visioconférence dans les deux oreilles — mais il ne se manifeste pas dans la conversation à plusieurs au restaurant, où il n'y a aucune source électronique à diffuser.

MED-EL et Starkey proposent le streaming bimodal simultané sous le nom de DualSync — intégré au processeur SONNET 3, ou accessible via l'accessoire AudioStream pour les SONNET, SONNET 2 et RONDO 3. Même logique, même niveau.

La contrainte que personne ne vous explique avant l'opération

Ces interopérabilités existent à l'intérieur d'un groupe industriel, jamais entre groupes. Un implant Cochlear et une aide auditive Phonak, aussi excellents soient-ils l'un et l'autre, ne se parleront pas.

Or les deux décisions ne sont prises ni par les mêmes personnes, ni au même moment. La marque d'implant est choisie au centre implanteur, avec le chirurgien, sur des critères chirurgicaux et anatomiques qui priment — et c'est normal. L'aide auditive, elle, est choisie plus tard, en ville, avec l'audioprothésiste. L'implant vous accompagnera des décennies ; l'aide auditive se renouvelle tous les quatre ans. C'est donc à l'aide auditive de s'adapter à l'implant, et non l'inverse.

Ce qu'il faut en retenir, sans s'alarmer : perdre la liaison sans fil ne fait pas perdre le bénéfice bimodal. Les gains de compréhension les plus importants tiennent à l'amplification acoustique de l'oreille non implantée, pas à la connectivité. Un patient implanté Cochlear et appareillé Phonak reste un patient bimodal qui entend mieux qu'avec son implant seul. Il perd du confort et quelques décibels dans les situations difficiles — pas l'essentiel. La question mérite simplement d'être posée avant le renouvellement, plutôt que découverte après.

Le cas Oticon Medical, spécifique à la France

Beaucoup de patients français sont porteurs d'un implant Neuro d'Oticon Medical, héritier du fabricant Neurelec, dont le site historique se trouve à Vallauris, dans les Alpes-Maritimes. Ces porteurs s'interrogent légitimement depuis que le groupe Demant a cédé cette activité : la cession des implants cochléaires d'Oticon Medical à Cochlear a été finalisée le 21 mai 2024.

Cochlear s'est engagé à assurer la continuité pour la vingtaine de milliers de porteurs concernés — réparation et remplacement des systèmes existants — et développe de nouveaux processeurs sur le site de Vallauris, destinés à rester compatibles avec les implants Oticon Medical déjà posés. En pratique, rien ne change dans l'immédiat pour un porteur de Neuro. Mais si vous êtes dans ce cas et que le renouvellement de votre aide auditive controlatérale approche, c'est une question à poser explicitement à votre centre implanteur avant de choisir une marque : la feuille de route de la connectivité conditionne ce que vous pourrez faire dans quatre ans.

Chez l'enfant

La logique est la même, avec deux nuances. D'abord, la bimodalité fait mieux que l'implant unilatéral seul : une étude publiée en 2026 dans Acta Psychologica montre chez l'enfant appareillé en binaural-bimodal un développement social — qualité des relations avec les parents, avec les enseignants — significativement supérieur à celui des porteurs d'un implant unilatéral, et proche de celui des enfants normo-entendants. Un travail pédiatrique de la même année retrouve par ailleurs une erreur de localisation moyenne de 82° en condition bimodale contre 106° en condition monaurale.

Ensuite, et il faut le dire clairement : chez l'enfant, l'implantation bilatérale reste supérieure pour le développement de la perception de la parole. La bimodalité est une excellente configuration, mais elle ne doit pas retarder une seconde implantation quand celle-ci est indiquée.

Et les acouphènes ?

C'est un bénéfice souvent sous-estimé. Environ 70 à 80 % des personnes souffrant d'acouphènes rapportent une amélioration après implantation cochléaire. La bimodalité ajoute une possibilité que l'implant seul n'offre pas : maintenir une stimulation acoustique de l'oreille non implantée, qui peut contribuer à masquer un acouphène de ce côté. L'effet reste imprévisible à l'échelle individuelle et ne doit jamais être promis — mais il justifie qu'on y prête attention, et qu'on le mesure. Voir notre page acouphènes.

Quand la bimodalité ne suffit plus

Deux situations font sortir de la configuration bimodale.

L'oreille n'est plus appareillable

CROS sur l'oreille non implantée

Quand les seuils controlatéraux dépassent les possibilités d'une amplification utile et qu'un second implant n'est pas envisageable, on peut placer un microphone déporté de ce côté et renvoyer le signal vers le processeur. Cela améliore le rapport signal sur bruit du côté sourd, sans restaurer d'audition de ce côté.

Aucun bénéfice bimodal démontré

Second implant cochléaire

Les recommandations sont explicites : en l'absence de bénéfice bimodal démontré, une seconde implantation doit être envisagée. Les données comparatives à un an montrent des scores de phrases dans le calme supérieurs chez les bilatéraux par rapport aux bimodaux, et une localisation nettement meilleure.

Dans les deux cas, la décision appartient au centre implanteur, en réunion de concertation pluridisciplinaire. Le rôle de l'audioprothésiste de ville est en amont : fournir les mesures objectives sur lesquelles cette décision se prend. Un dossier qui documente un an d'essai bimodal correctement réglé, avec des mesures vocales dans le bruit et des questionnaires standardisés, vaut infiniment mieux qu'une impression clinique.

Ce que ça coûte, en France

Les deux moitiés du dispositif relèvent de circuits de remboursement distincts.

L'implant et son processeur sont inscrits sur la liste des produits et prestations remboursables et pris en charge dans le cadre hospitalier, avec renouvellement du processeur possible au-delà de cinq ans. L'indication chez l'adulte repose sur un critère bien connu : une discrimination inférieure ou égale à 50 % à 60 dB en champ libre, malgré un appareillage bien réglé. C'est d'ailleurs une raison de plus pour que les aides auditives soient optimisées avant le bilan préimplantatoire : le critère se mesure appareillé.

L'aide auditive controlatérale, elle, reste une aide auditive ordinaire. Elle suit le droit commun : prescription médicale, classe I ou classe II, 60 % d'une base de 400 € par l'Assurance Maladie, soit 240 € par oreille, la classe I étant plafonnée à 950 € avec un reste à charge nul dans le cadre du 100 % Santé. Le détail est sur notre page prix et remboursement.

Un point pratique souvent ignoré : l'aide auditive de l'oreille non implantée se renouvelle selon le calendrier des aides auditives, et non selon celui du processeur d'implant. Les deux cycles ne sont pas synchronisés — c'est à anticiper, notamment quand le choix de la marque de l'aide auditive conditionne l'accès aux fonctions bimodales du processeur.

Notre rôle dans ce parcours

Le laboratoire n'implante pas et ne règle pas le processeur d'implant : c'est le travail du centre implanteur, et il n'est pas question d'empiéter dessus. Ce que nous faisons, c'est l'autre moitié — celle qui est trop souvent laissée à l'abandon.

Concrètement : optimiser les aides auditives avant le bilan préimplantatoire, pour que le bilan mesure ce qu'il est censé mesurer ; régler l'aide auditive controlatérale après l'activation selon le protocole ci-dessus, mesure in-vivo comprise ; équilibrer les deux oreilles ; documenter le bénéfice bimodal avec des mesures vocales dans le bruit et des questionnaires standardisés ; et transmettre ces éléments au centre implanteur. Guillaume Morand est titulaire du D.U. Audioprothèse implantable de Sorbonne Université, qui couvre précisément cette activité.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que la bimodalité ?

C'est le fait de porter un implant cochléaire sur une oreille et une aide auditive acoustique classique sur l'autre. Les deux stimulations sont de nature différente — électrique d'un côté, acoustique de l'autre — et le cerveau les fusionne en une seule écoute. C'est aujourd'hui la configuration la plus fréquente chez l'adulte implanté : environ 85 % des adultes évalués en vue d'une implantation conservent une audition exploitable du côté opposé.

Faut-il garder son appareil auditif après une implantation cochléaire ?

Oui, dans la très grande majorité des cas. Les recommandations internationales considèrent que la plupart des implantés dont les seuils restent meilleurs que 90 dB HL du côté non implanté tirent un bénéfice de l'aide auditive. Le gain moyen rapporté est de 10 à 20 points de compréhension dans le calme et de 10 à plus de 30 points dans le bruit, par rapport à l'implant seul. Arrêter l'appareil controlatéral revient à se priver de ce bénéfice.

Qui règle l'aide auditive de l'oreille non implantée ?

L'audioprothésiste, en ville, alors que l'implant est réglé au centre implanteur, à l'hôpital. C'est la faiblesse du parcours : deux professionnels différents, deux logiciels, rarement une coordination. L'aide auditive controlatérale est souvent laissée sur ses réglages d'avant l'implantation, alors qu'elle doit être entièrement revue une fois l'implant activé.

Faut-il partager les fréquences entre l'implant et l'aide auditive ?

Non, c'est une intuition fausse. On pourrait croire qu'il faut donner les graves à l'aide auditive et les aigus à l'implant pour éviter de doubler l'information. Les données publiées montrent l'inverse : le recouvrement fréquentiel, c'est-à-dire laisser les deux appareils travailler en large bande, donne de meilleurs résultats sur la compréhension et sur la qualité sonore. On ne bride la bande passante que pour une raison précise, comme un larsen ou une plainte de qualité.

La bimodalité permet-elle de localiser les sons ?

Partiellement. Les études comparatives placent les utilisateurs bimodaux entre les porteurs d'un seul implant, les moins performants, et les porteurs de deux implants, les plus précis. Une des causes est technique : l'implant délivre son signal 3 à 10 millisecondes avant l'aide auditive, ce qui brouille les indices de temps utilisés pour localiser. Compenser ce décalage améliore nettement la localisation, mais ne règle pas tout.

Mon implant et mon appareil auditif doivent-ils être de la même marque ?

Pas obligatoirement, mais cela change ce que vous pourrez en faire. Le bénéfice principal de la bimodalité — mieux comprendre grâce à l'amplification de l'oreille non implantée — s'obtient avec n'importe quelle marque d'aide auditive correctement réglée. En revanche, les fonctions de connexion entre l'implant et l'aide auditive n'existent qu'à l'intérieur d'un même groupe industriel : Advanced Bionics avec Phonak, Cochlear avec ReSound, MED-EL avec Starkey. L'association la plus intégrée est aujourd'hui Advanced Bionics et Phonak, où les deux appareils échangent leur signal microphonique en continu. Comme l'implant dure des décennies et l'aide auditive quatre ans, c'est à l'aide auditive de s'adapter à l'implant — une question à poser avant le renouvellement.

Quand passe-t-on à un deuxième implant ?

Quand l'oreille non implantée n'est plus appareillable de façon utile, ou quand aucun bénéfice bimodal ne se démontre malgré un réglage correct et un essai loyal. Les recommandations internationales sont explicites : en l'absence de bénéfice bimodal, une seconde implantation doit être envisagée. La décision appartient au centre implanteur, en réunion de concertation pluridisciplinaire. Notre rôle est de fournir les mesures objectives sur lesquelles cette décision se prend.

Sources et références

  1. Holder JT, Holcomb MA, Snapp H, et al. — Guidelines for Best Practice in the Audiological Management of Adults Using Bimodal Hearing Configurations. Otology & Neurotology Open, 2022;2(2). PubMed 36274668
  2. Casarella A, et al. — State-of-the-Art on the Impact of Bimodal Acoustic Stimulation on Speech Perception in Noise in Adults: A Systematic Review. Audiology Research, 2024. PMC11504522
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  23. Société Française d'ORL — Recommandation de pratique clinique : indications de l'implant cochléaire chez l'adulte et chez l'enfant, 2018.

Article rédigé par Guillaume Morand, audioprothésiste D.E., titulaire du D.U. Audioprothèse implantable (Sorbonne Université) — profil et formations · Dernière mise à jour : 13 septembre 2026

Les implants cochléaires et les aides auditives sont des dispositifs médicaux. Ce dispositif médical est un produit de santé réglementé qui porte, au titre de cette réglementation, le marquage CE. Lisez attentivement la notice remise avec l'appareil. L'indication d'implantation relève d'un centre implanteur et d'une décision médicale ; cette page ne constitue pas une recommandation individuelle.

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